
Nous avons rencontré Marie Dupayage et Thomas Nabais, après l’annonce de leur retraite sportive en avril 2026, à l’âge de 25 ans.
Skate Info Glace : Qu’est-ce qui vous a amenés à prendre cette décision ?
Thomas : Cela fait un moment que nous y réfléchissions. Nous ne nous projetions pas sur une carrière longue jusqu’en 2034 ou même 2030. Nous avions envie d’aller aussi loin que possible sportivement, mais nous voulions que cela reste du plaisir. Cela faisait un moment que nous nous y retrouvions un peu moins, avec moins de motivation et des envies d’autre chose. Là où nous avons eu beaucoup de chance, c’est que cela est arrivé assez simultanément pour nous deux, donc cela a rendu la réflexion plus confortable, même si ce n’est jamais simple. Nous sommes très en phase, cela nous a même peut-être encore plus rapprochés. Nous pensons que c’est le bon moment d’arrêter le haut niveau et de nous tourner vers d’autres projets qui nous animent aussi.
Skate Info Glace : Quels sont ces autres projets ?
Marie : Nous sommes étudiants. Thomas a validé son Master 1 à Sciences Po, en direction de projets culturels, il lui reste un an. Je termine mon Master 1 cette année en psychocriminologie, et il me restera aussi une année. L’objectif est donc de finir nos études et d’entrer dans le monde professionnel.
Skate Info Glace : Comment avez-vous réussi à concilier études et sport de haut niveau ?
Marie : Nous sommes à l’université à Grenoble. Il existe un dispositif qui s’appelle Inter’Val, qui permet d’avoir des aménagements et de suivre une partie des cours à distance.
Thomas : Nous avons pu étaler nos études. Par exemple, Marie a fait sa licence en six ans, moi en cinq. C’est cet étalement et un fonctionnement hybride qui nous ont permis de suivre une formation, tout en nous investissant pleinement dans notre projet sportif. Ces aménagements ont été très précieux pour nous, et ils sont assez uniques en France. Ils nous ont permis de mener à bien ce double projet, dont nous sommes très fiers. Je pense que c’est même l’une des choses dont nous sommes le plus fiers dans notre carrière. C’est ce qui nous aidait dans les moments plus difficiles sur la glace, parce que cela permet de se raccrocher à autre chose. C’est aussi bien de rencontrer d’autres personnes, de ne pas être uniquement dans le patinage. Cela nous a aidés à rester équilibrés, et donc aussi à être bien sur la glace.
Skate Info Glace : Envisagez-vous de travailler comme entraîneurs ou de chorégraphes en parallèle de vos carrières professionnelles hors patinage ?
Marie : Non, ce n’est pas mon projet.
Thomas : Je n’ai pas vraiment réfléchi à la possibilité d’être entraîneur, mais je ne pense pas. Je ne crois pas être fait pour ça. J’aime bien chorégraphier, donc si j’en ai l’opportunité, pourquoi pas, mais pour l’instant ce n’est pas ce qu’il y a de plus évident pour le futur proche.
Skate Info Glace : Est-ce qu’il y a quelque chose qui aurait pu vous faire rester ?
Thomas : Je ne crois pas. Nous pensons que c’était le bon moment. Nous avons beaucoup réfléchi, discuté entre nous et avec nos entraîneurs. Nous avions beaucoup de mal à nous projeter sur la saison prochaine, j’avais du mal à me voir sur la glace.

Skate Info Glace : Est-ce que la forte concurrence en France, et la difficulté à accéder aux championnats d’Europe et du monde, ont joué dans votre décision ?
Marie : Je ne pense pas tant que cela. C’est une question que nous nous sommes posée, mais plutôt à l’inverse : si nous avions eu l’opportunité d’aller aux championnats du monde ou aux championnats d’Europe l’année prochaine, est-ce que cela nous aurait donné envie de continuer ? Donc oui, cela a fait partie de notre réflexion, mais ce n’est pas ce qui nous a poussés à arrêter.
Thomas : C’est vrai que cela a parfois été un peu décevant ces dernières années de ne pas avoir pu faire ces compétitions. Nous n’avons fait les championnats d’Europe et du Monde qu’une seule fois, c’étaient des expériences superbes. Est-ce que cela a entamé notre motivation ? Je ne pense pas. Après la saison très compliquée que nous avons eue l’an dernier, nous sommes revenus avec autant de motivation et l’envie de bien faire. Cette saison s’est très bien passée. Nous nous sommes concentrés sur d’autres choses, et même sans championnats d’Europe, du Monde ou sans Grand Prix, nous avons pris du plaisir, performé et obtenu des résultats. Nous avons battu notre record personnel en Challenger et réalisé de très bonnes performances.
Skate Info Glace : Est-ce que l’aspect financier est entré en compte dans votre décision ?
Thomas : Non. Je n’ai pas envie de passer sous silence le fait que le patinage soit un sport très coûteux, mais cela n’a pas été un facteur décisif.
Skate Info Glace : Quelles émotions ressentez-vous aujourd’hui ?
Marie : Depuis que nous avons fait l’annonce de notre retraite sur les réseaux sociaux, cela a été beaucoup d’émotions pour nous deux. Ce n’est pas de la tristesse. Je suis très heureuse de ce que nous avons vécu, et je sais que ce sont des souvenirs qui resteront gravés toute ma vie. J’ai à la fois hâte de découvrir la suite, et en même temps, c’est un chapitre qui se clôt. J’accueille cela avec beaucoup de tendresse.
Thomas : L'avoir annoncé cette semaine marque une nouvelle étape dans l’acceptation de la décision. Nous ne nous attendions pas à autant de réactions. Nous avons reçu énormément de messages. C’était comme une vague d’amour. Cela nous fait prendre conscience que nous avons touché les gens, que nous avons construit un style, une créativité, une originalité, avec Karine. Il y a de l’excitation à l’idée de découvrir de nouvelles choses, et pour ma part, il y a aussi un peu de peur. C’est quand même un saut dans le vide. Même si nous avons préparé la suite, cela reste une inconnue. Nous patinons depuis presque toujours. Marie patine depuis 23 ans, moi depuis 18 ans. Nous ne connaissons pas la vie sans patin.
Skate Info Glace : Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de vous ?
Marie : S’ils ont ressenti du bonheur en nous regardant, ou si cela leur a procuré une émotion, alors j’espère qu’ils s’en souviendront.
Thomas : Dans les messages que nous avons reçus, cela me fait plaisir de voir que beaucoup parlent de notre style et de notre univers. Nous ne l’avons pas construit seuls, c’est aussi beaucoup grâce à Karine, qui nous a guidés et a créé des chorégraphies qui nous ont permis de développer cela. C’est quelque chose dont nous n’avions pas forcément conscience, mais dont on nous parle beaucoup en ce moment. Et au-delà de ça, en échangeant avec nos partenaires d’entraînement, c’est aussi agréable d’entendre que c’était un plaisir de s’entraîner avec nous.

Skate Info Glace : Quel restera votre programme préféré ?
Thomas : Probablement celui avec lequel nous avons gagné les championnats du monde universitaires en 2023 à Lake Placid. Mais le souvenir le plus fort, c’est les championnats d’Europe en Lituanie. La salle était pleine et après chaque élément il y avait des applaudissements. Ce moment-là est sans doute le plus beau souvenir de notre carrière. Mais en termes de chorégraphie, je pense plutôt au programme de la saison précédente.
Skate Info Glace : Si vous aviez une baguette magique pour changer quelque chose dans le monde de la danse sur glace, que feriez-vous ?
Thomas : Le jugement humain laisse la place à certains biais et à des choses qui ne sont pas toujours dans l’esprit du sport. Et en même temps, le fait de toucher les gens, d’aller chercher une forme de subjectivité, c’est aussi ce qui fait la beauté de notre discipline. Donc je ne sais pas si je changerais cela. Je n’ai pas vraiment la réponse.
Marie : Je pense à la manière dont les patineurs sont parfois traités sur les réseaux sociaux. Certaines patineuses en ont parlé récemment. C’est un sport très exigeant. Recevoir des jugements, que ce soit sur le corps ou sur la façon de se comporter, peut être difficile. J’aimerais qu’il y ait plus de bienveillance.
Skate Info Glace : Vous pensez à certaines prises de parole récentes, comme celle de Natalie Taschlerová ?
Marie : Oui, par exemple, ainsi que celle d’Olivia Smart. Je trouve cela bien que le sujet soit de plus en plus abordé. Nous ne sommes pas des machines. Nous essayons de donner le meilleur, d’être forts sur la glace, mais nous restons humains. Nous faisons des erreurs, nous ne sommes pas parfaits. Nous cherchons à partager quelque chose, à transmettre une émotion, et cela implique aussi une forme de vulnérabilité. Et en retour, on peut parfois recevoir des réactions très négatives, voire violentes. La bienveillance manque parfois.
Skate Info Glace : Est-ce que vous souhaitez ajouter quelque chose ?
Thomas : Merci à tous. Merci aux personnes qui sont venues nous voir, merci à nos familles, à nos partenaires d’entraînement, à nos entraîneurs. Nous savons que nous ne sommes pas arrivés là seuls, et nous leur en sommes très reconnaissants.

Solène Mathieu - Skate Info Glace
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