
Guillaume Cizeron et Laurence Fournier-Beaudry ont lancé leur partenariat aux Masters de Villard-de-Lans, remportant la compétition avec une avance confortable.
Skate Info Glace : Quelles sont vos impressions pour votre retour à la compétition ?
Guillaume : Je dirais qu’il y a quelque chose d’un peu irréel. Je ne pensais pas revivre cela un jour, cette aventure est assez inattendue, comme une belle surprise de la vie. Je suis très heureux d’être à Villard, sur la glace et non derrière la barrière en tant qu’entraîneur. Nous étions assez émus en nous plaçant au début des programmes, et c’est d’ailleurs ce que raconte notre programme libre : un saut dans le vide. Nous ne savons pas ce qui va se passer, mais nous le vivons pleinement. Et cela demande toujours un peu de courage d’y aller.
Skate Info Glace : Qu’avez-vous pensé de vos performances aux Masters ?
Guillaume : C’est un bon début de saison. Cela s’est bien passé, même si j’ai eu un problème technique avec mon patin. Nous sommes contents de nos performances, c’était représentatif de ce que nous avons fait à l’entraînement ces dernières semaines. Techniquement, j’ai eu peur de finir à plat ventre à cause de mon patin pendant la danse rythmique, donc j’ai réalisé certains pas un peu prudemment et cela a eu des répercussions sur la note technique. Mais nous étions surtout concentrés sur la danse et sur la connexion que nous voulions montrer. Cela montre que malgré notre manque d’expérience en compétition ensemble, nous sommes capables de passer à travers des problèmes techniques. Maintenant, l’objectif est de fluidifier l’ensemble, de donner plus de détails, de travailler la performance du début à la fin. Nous voulons non seulement réussir les éléments, mais aussi aller chercher le score le plus élevé possible. Cela demande donc énormément de travail.
Skate Info Glace : Concernant votre danse rythmique, des réactions évoquent une proximité entre voguing et waacking, notamment dans la gestuelle des bras. Qu’en pensez-vous ?
Laurence : C’est très différent.
Guillaume : Si on va par là, c’est aussi du patinage… Vous voyez ce que je veux dire : une position de valse reste une position de valse. Ce sont deux danses qui sont nées dans le monde queer, mais elles restent vraiment différentes. Cela a été un gros apprentissage : c’est une technique extrêmement difficile, qui demande une coordination incroyable. Nous sommes très contents du résultat et du travail que cela a impliqué. Nous avons fait venir un chorégraphe du Brésil, qui est une référence dans ce domaine, car cette danse est maîtrisée par une poignée de personnes dans le monde. Plus précisément, il s’agit d’une branche du voguing qui s’appelle Arm Control Movement. Dans le voguing, il existe près de 200 catégories, et celle-ci en est une. Dans les balls, on ne retrouve pas le waacking, ou très rarement. Ce sont deux mondes différents : les waackers ne font pas nécessairement partie de la ballroom scene, ils se retrouvent plutôt dans des battles.
Laurence : Il y a toute une culture de cette danse que nous ne connaissions pas. J’ai été vraiment contente de l’explorer, parce qu’en patinage, nous ne faisons qu’effleurer ces univers. Là, nous avons choisi d’y aller à fond. Avec le chorégraphe, nous avons travaillé intensément les mouvements, pour que ce soit bien du voguing, pas du waacking.

Skate Info Glace : Pouvez-vous nous parler de votre danse libre ?
Guillaume : Nous patinons sur la bande sonore du film The Whale. La première partie est très contemporaine, avec un univers sonore brut et mystérieux, presque silencieux. La seconde est plus mélodieuse, elle va vraiment chercher directement l’émotion, le cœur.
Laurence : La première fois que je l’ai écoutée, quand Guillaume m’a dit que cela pourrait être une bonne idée pour notre programme, j’ai été bouleversée. J’avais des frissons et les larmes aux yeux. Nous avons décidé de nous lancer, en nous disant que si nous ressentions cela à l’écoute, nous serions capables de créer quelque chose de fort et de beau sur la glace.
Skate Info Glace : Quel est le sujet du film The Whale ?
Guillaume : C’est un film très touchant sur un homme en situation d’obésité morbide qui tente de renouer avec sa fille. Mais ce n’est pas cette thématique que nous avons voulu reprendre dans notre programme. Le compositeur Rob Simonsen a donné à la musique une dimension métaphorique, avec un univers très aquatique. C’est ce qui nous a inspirés : travailler autour de l’eau, de cet élément, pour nourrir notre gestuelle et notre interprétation.
Laurence : Dans tout ce que l’eau peut représenter : son côté organique, la force des émotions qu’elle suscite, sa puissance mais aussi sa sérénité. Cela nous permet d’explorer différentes couches dans le programme, en jouant à la fois sur nos forces en patinage et sur les émotions universelles que l’eau peut évoquer.
Skate Info Glace : Laurence, n’avez-vous pas été gênée par les cheveux détachés dans votre programme libre, et la robe qui est assez longue ?
Laurence : Non, j’ai déjà porté des robes plus longues et amples par le passé. Pour les cheveux, cela nécessite parfois de les coiffer de cette manière à l’entraînement, afin de s’habituer, car ils tombent parfois dans le visage, mais cela correspond bien à l’atmosphère et au caractère du programme. Nous voulions créer du mouvement à la fois avec la jupe et avec les cheveux.
Skate Info Glace : Dans votre adaptation en tant que couple, certains éléments ont-ils été plus faciles à mettre en place que d’autres ?
Laurence : Nous avons été très surpris par la rapidité avec laquelle les éléments se sont créés. Nous nous sommes adaptés assez vite à nos styles respectifs, puis nous avons directement travaillé sur la vision que nous avions des programmes, sur le matériel que nous avions envie de construire ensemble. Nous n’avons rencontré de difficulté spécifique sur aucun élément en particulier. Nous sommes toujours dans une recherche artistique qui va au-delà de l’élément de base. Donc si cela nous prend parfois un peu plus de temps, c’est surtout parce que nous cherchons quelque chose de plus original.
Guillaume : Nous avons une équipe d’entraîneurs qui nous connaît très bien. Ils nous connaissent comme leur poche, et je pense qu’ils ont su parfaitement nous guider et nous accompagner dans toutes ces étapes.
Skate Info Glace : Après une pause dans la compétition, la reprise peut être exigeante physiquement. Était-ce difficile de retrouver la condition physique ou aviez-vous réussi à la maintenir ?
Guillaume : Je pense que c’est difficile, voire impossible, de maintenir le même niveau. Il y a une grosse différence entre faire uniquement des spectacles et s’entraîner pour la compétition. Mais je m’étais quand même maintenu en assez bonne forme, donc la reprise a été relativement douce. Je connais très bien mon corps et mes capacités, et nous avons bien géré cela en équipe. Je n’ai pas eu l’impression de me heurter à un mur, c’était une progression assez fluide.
Laurence : Je n’ai pas arrêté assez longtemps pour ressentir une vraie coupure. Mais évidemment, je ne m’entraînais plus trois heures par jour sur la glace. Comme l’a dit Guillaume, nous avons repris progressivement. Nous avons aussi constitué une nouvelle équipe avec un préparateur physique qui nous a suivis pour que nous soyons là où nous en sommes aujourd’hui, sans blessure. Nous connaissons très bien notre corps et nous avons de l’expérience. Avec les objectifs que nous avons cette année, il était essentiel de gérer cette progression pour construire une forme solide et éviter les blessures.

Skate Info Glace : Est-ce que vous sentez le risque de blessure plus présent aujourd’hui qu’il y a dix ans ?
Guillaume : Oui et non, parce que nous ne sommes pas encore trop vieux. Évidemment, il y a de l’usure : le sport de très haut niveau n’est pas forcément ce qu’il y a de meilleur sur le plan mécanique. Donc oui, il y a toujours ce risque, mais je pense que nous sommes assez chanceux.
Laurence : Nous avons une bonne équipe autour de nous, et nous nous connaissons très bien. Là où plus jeunes nous aurions peut-être poussé davantage, nous avons aujourd’hui la maturité de dire : « Ok, on fait attention à cet aspect-là, on prend un peu de recul. »
Guillaume : Nous connaissons aussi nos faiblesses. Pour la petite histoire, le moment où j’ai eu vraiment peur, c’est quand j’ai fait un pneumothorax en octobre 2024. J’étais inquiet, car je n’arrivais pas à respirer.
Laurence : Au début tu pensais que c’était juste un rhume !
Guillaume : Je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à respirer. Je suis resté deux semaines avec ce pneumothorax avant d’être hospitalisé.
Skate Info Glace : Certains patineurs expliquent qu’après avoir arrêté la compétition, la routine quotidienne très structurée leur manque. Est-ce que le fait de retrouver cette organisation est aujourd’hui quelque chose de sécurisant pour vous ?
Guillaume : Oui, je pense que chacun le vit différemment, mais pour moi arrêter a été assez difficile. Il y a une vraie reconstruction identitaire à faire, et même physiquement ce n’est pas du tout la même vie avec son corps. Il faut réapprendre à vivre autrement, et ce n’est pas simple quand on aime profondément ce qu’on fait. J’ai fait beaucoup de spectacles, mais ce n’est pas la même chose que cette recherche d’excellence, d’être au maximum de ses capacités. Psychologiquement, c’est dur de lâcher cela. Je crois que c’était aussi un signe que j’avais encore envie de compétition, car j’aime beaucoup l’entraînement. Revenir dans une routine apporte donc une certaine familiarité. Même si certaines choses évoluent, il y a ce sentiment de rechausser de vieilles chaussures. Bien sûr, au quotidien, c’est déstabilisant parce qu’on cherche à se dépasser, il y a du stress et beaucoup de remises en question. Mais c’est un univers que je connais, et c’est moins déstabilisant que d’avoir arrêté.
Skate Info Glace : Quel rôle a joué Stéphane Lambiel dans votre préparation ?
Laurence : C’était une semaine pour apprendre à nous découvrir et travailler de nouveaux exercices. Pour moi, c’était une première collaboration avec lui, alors que Guillaume avait déjà eu une expérience auparavant. Nous avons commencé à créer des morceaux, à réfléchir aux musiques pour nos programmes. Nous aimons beaucoup son approche artistique : il met énormément de cœur dans ce qu’il fait, et cela se rapproche de la vision que nous voulons apporter sur la glace. C’était comme un stage de découverte, avec des exercices que nous n’avions pas forcément faits auparavant et que nous avons désormais intégrés à notre bagage. C’était intéressant de vivre cela ensemble.
Skate Info Glace : Même si Stéphane Lambiel a une fibre artistique évidente, il n’est pas issu du monde de la danse sur glace : qu’est-ce que cela vous a apporté ?
Laurence : C’est justement pour cela que nous y sommes allés : avoir un regard différent et une dynamique nouvelle dans notre style de patinage. Nous avons essayé de conserver certains exercices faits avec lui pour les intégrer dans notre programme.
Guillaume : En tant que nouveau couple, c’était important de commencer la saison par une expérience commune en dehors de notre routine. Cela donne un souffle au reste de l’année. L’idée était aussi de nous reconnecter à notre passion première pour le patinage. C’était une approche ludique, tournée vers la découverte, sans la rigidité de l’entraînement quotidien. Cela nous a ramenés à cette excitation que nous avions enfants, en découvrant de nouvelles choses sur la glace.
Skate Info Glace : Avez-vous des nouvelles concernant votre processus de naturalisation, Laurence ?
Laurence : Je n’ai pas eu de nouvelles jusqu’à présent.
Guillaume : La seule chose que nous savons, c’est que nous devrions avoir bientôt des nouvelles.
Laurence : Tout semble positif, mais nous n’avons pas encore d’informations concrètes. Nous savons que le dossier suit son cours. En attendant, nous continuons d’avancer étape par étape : cette première compétition est une nouvelle marche franchie.
Skate Info Glace : Vous avez partagé sur les réseaux votre calendrier de saison, mais les Mondiaux n’y figurent pas. Souhaitez-vous y participer ?
Guillaume : Oui bien sûr. J’avais seulement publié une partie du calendrier. Ensuite, il y a des étapes où il faut se qualifier. Nous avons reçu beaucoup de messages de personnes qui souhaitent venir nous voir, mais qui ne savent pas toujours à quelles compétitions nous participons.

Solène Mathieu - Skate Info Glace
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