K. Witt la magnifique - page 2

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L'après Calgary

 

 

Grâce à sa seconde médaille olympique et au battage médiatique fait autour des "Carmen", Katarina est devenue l'icône glamour de l'Allemagne de l'Est. Elle est la tête d'affiche du show "Witt Boitano", avec qui elle va sillonner l'Amérique du Nord pendant trois ans. 

 

Le spectacle a été créé par Brian Boitano, son coach Linda Leaver et sa chorégraphe Sandra Bezic. Il ne souhaitait pas intégrer une tournée déjà existante et rêvait depuis toujours d'avoir son propre show.  Lorsqu'il invite Katarina à le rejoindre, des rumeurs de romance commencent à circuler. Elle est fraîchement célibataire, séparée du batteur de rock est-allemand Ingo Pohlitz. On ne connaît pas de relation officielle à Brian. Ils démentent tous les deux et s'amusent beaucoup des ragots. Nous sommes au printemps 1988, et déjà, le champion olympique se verrait bien revenir un jour à la glace de compétition. Ce que les règles de l'ISU lui interdisent. Katarina, trop heureuse d'en avoir fini avec le rythme intransigeant des entraînements, n'y pense même pas. Elle changera d'avis plus tard, mais nous n'en sommes pas encore là.

 

Le show dure 90 minutes et réunit d'autres médaillés olympiques et d'autres stars du patinage : les Russes Valova et Vassiliev, ainsi qu'Alexander Fadeev et Rosalyn Sumners. A l'exception d'Holiday on Ice (auquel va également participer Katarina),  la  plupart des spectacles sur glace de l'époque sont des divertissements légers, destinés à un public plutôt juvénile. "Chez nous, pas de Mickey ni de patineurs déguisés en grosses peluches" précisent les deux champions. Sandra Bezic a monté, pour des patineurs d'exception, un show contemporain, physiquement exigeant, basé sur différents genres musicaux : classique, jazz, pop, rock. A Calgary, pendant que Katarina remportait la "bataille des Carmen", Boitano a gagné la "bataille des "Brian" (contre Brian Orser). L'association des deux vainqueurs dans une tournée de 27 dates est un énorme coup marketing et commercial. Le succès est énorme. A New York, pour la première fois en dix ans, le Madison Square Garden fait salle comble. L'année suivante, l'expérience est renouvelée sous le nom "Skating II", avec la même éclatante réussite.

 

 

© HBO
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Là où la plupart des patineurs retraités se reposent, nos deux champions continuent de s'entraîner - "mais seulement deux heures par jour" précise Katarina - et de travailler d'arrache-pied. En 1989, à l'heure où le mur de Berlin tombe, elle est en Espagne, pour le tournage d'un spectacle commandé par la chaîne américaine à péage HBO (Home Box Office). "Carmen on Ice", une version étendue de son programme libre olympique à laquelle participent également Brian Boitano et Brian Orser,  va remporter le même succès que la tournée. Katarina regrettera de ne pas avoir été présente à Berlin en ce moment historique. Mais, comme elle le dit si bien, "je suis patineuse avant d'être une ressortissante de l'ancienne Allemagne de l'Est. Je suis une artiste et une athlète avant d'être un enjeu politique et un modèle pour mes compatriotes". La chute du mur va la rendre encore un peu plus libre. Mais, hélas, lui apporter quelques mauvaises surprises aussi. 

 

En 1990, aux Etats Unis, elle reçoit un Emmy Award pour "Carmen on Ice". Dans une Allemagne réunifiée, la première euphorie est passée, et l'atmosphère vient de passer à la suspicion et aux règlements de compte. En 1993, des activistes des droits civils accusent Katarina d'avoir été proche du régime est-allemand et même d'avoir travaillé pour sa police politique, la STASI. L'intéressée s'insurge et porte plainte.  Comme des centaines d'anciens ressortissants d'Allemagne de l'Est,  elle demande et obtient le droit de consulter les dossiers constitués sur elle par la STASI et découvre avec stupeur qu'elle était étroitement surveillée. 27 cartons, 3000 pages de rapports,  dont la rédaction a commencé quand elle avait 8 ans !  Tous ces faits et gestes, ses déplacements, ses amitiés, tous les  détails de sa vie publique et privée ont été consignés. Son premier amour, musicien de rock considéré comme "déviant" donc dangereux, a été volontairement éloigné pour éviter qu'il n'ait une mauvaise influence "sur ses pensées". Witt gagne le procès qu'elle a intenté à ses accusateurs, et publie sa biographie. Elle n'a que 28 ans, mais elle veut donner sa version. Elle veut mettre en lumière toutes ces zones d'ombre qui ont pesé sur sa vie. Elle ne se justifie de rien, simplement elle souhaite que le public rencontre enfin la vraie "Kati". Elle reconnaîtra plus tard que l'ouverture des dossiers de la STASI a eu des aspects positifs pour elle, malgré le sentiment de trahison ressenti  : elle a enfin pu comprendre certaines choses de son passé, restées jusque là inexplicables. Elle a pu prouver qu'elle n'avait jamais été une espionne. Elle a pu constater que personne de son entourage proche ne l'avait trahie. Elle a appris que le succès vous apporte aussi votre lot d'ennemis. Elle connaît maintenant le prix à payer pour les privilèges qui lui ont été accordés.

 

Elle ne regrette rien. Parce que ça ne servirait à rien. On ne peut jamais revenir en arrière. Sans doute n'aurait-elle jamais eu une telle carrière si elle était née à l'Ouest. Elle n'a pas honte d'avoir aimé son pays. Elle n'a été ni espionne, ni victime, ni rebelle. Seulement un objet qu'on a utilisé. De cela non plus, elle n'a pas honte. Katarina est d'une nature optimiste, positive, résiliente. En même temps qu'elle peaufine sa biographie en compagnie d'un rédacteur, elle est aussi de retour sur les patins. A l'entraînement. Elle a un nouveau projet : participer à ses troisièmes Jeux Olympiques.

 

Lillehammer

Le retour de patineurs professionnels à la compétition amateur a été entériné par le C.I.O. et les Jeux de Lilhammer en 1994 voient revenir des ténors comme Gordeeva/Grinkov, Brian Boitano, Torvill/Dean. Et Katarina. Pour la première fois de son histoire, l'Allemagne réunifiée présente une seule et même équipe. Le retour de la jeune femme ne se passe sans heurts. Une certaine presse allemande s'est mise en tête qu'elle ne revient que pour ce qu'on appellerait aujourd'hui "faire le buzz", et qu'elle va déclarer forfait au dernier moment, prétextant une blessure. Katarina hausse les épaules en public, grince des dents en privé. Elle sait pertinemment qu'elle aura beaucoup de mal à lutter contre de nouvelles adversaires avec qui elle ne peut plus rivaliser sur le plan technique. Mais elle veut participer. Un projet lui tient à coeur : célébrer les dix ans de sa médaille d'or à Sarajevo, et en même temps, sensibiliser les gens à ce qu'est devenu la ville depuis que la guerre y fait rage. Elle a connu une Sarajevo multiculturelle et colorée, joyeuse, et aujourd'hui il n'en reste que des ruines. Pour son programme libre, Katarina patinera sur la célèbre chanson de Pete Seeger "Que sont devenues les Fleurs" ("Sag mir who die Blumen sind"), hymne anti-guerre qu'elle fait arranger par le pianiste Rainer Oleak. Les choses commencent assez mal car, lors de la présentation du programme à la presse le jour de son 28ème anniversaire, devant une centaine de journalistes, elle se rate complètement. Elle tombe plusieurs fois et essuie de très vives critiques. Deux semaines plus tard, elle participe au championnat National et termine seconde derrière  Tanya Szwecenko, ce qui ne lui fait pas plaisir, mais lui assure son billet pour la Norvège.

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A la fin des années 80, la popularité du  patinage amateur est en perte de vitesse. Le public lui préfère les compétitions professionnelles, telles celles organisées aux Etats-Unis, dans lesquelles les athlètes ont une plus grande liberté d'expression, proposant des programmes plus "fun" et plus spectaculaires. Le retour de Witt dans les rangs amateurs pour les J.O.,  de même que ceux de Boitano, Gordeeva/Grinkov et Torvill/Dean, devrait être, en soi, un événement. Il est hélas très vite éclipsé par l'affaire Kerrigan/Harding. En bref, l'Américaine Tonya Harding a participé à un complot visant à blesser sa co-équipière et adversaire, Nancy Kerrigan, qui a été agressée à la sortie d'un entraînement. Quand les Jeux débutent à  Lillehammer, une enquête de la police et du FBI est en cours, et le monde entier a les yeux braqués sur les deux patineuses. Le service presse du C.I.O. enregistre un nombre record de demande d'accréditations pour les épreuves de patinage, au grand dam des participants, désolés que leur sport ne soulève soudain l'enthousiasme qu'à travers un scandale. Lors des entraînements officiels, les journalistes se ruent au plus près de la glace pour observer les deux jeunes femmes. Cette très vilaine affaire (Tonya Harding sera reconnue coupable et radiée à vie par sa fédération) occulte presque totalement le retour des "pros", un retour qui ne fait pas l'unanimité au sein des autres patineurs, beaucoup considérant que leurs aînés prennent leur place, celles-ci étant particulièrement chères et disputées en équipe olympique. Le visage de Tanya Szewczenko, tout récemment parée du titre national devant Katarina, traduit parfaitement son déplaisir dès qu'on cite le nom de sa rivale : on dirait qu'elle avale de force une cuillerée de vinaigre. Elle sera pourtant 6ème à l'issue de ces Jeux, soit de nouveau devant son aînée. 

 

Le jour du programme court, Katarina fait quand même parler d'elle. Elle patine sur le thème de "Robin des Bois" et a opté pour un costume constitué d'un justaucorps, ce qui semble parfaitement logique. Beaucoup plus qu'un Robin des Bois en jupette en tout cas. Mais les juges appliquent la règle et lui enlèvent illico quelques points. Katarina, qui savait très bien à quoi elle s'exposait,  ne s'en émeut pas. Elle a relativement bien patiné, et elle se classe 6ème, ce qui va lui permettre de figurer dans le dernier groupe du programme libre. 

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Même si tous les regards continuent de s'attacher aux deux Américaines, Kerrigan et Harding, difficile de louper Miss Witt et sa robe de dentelle rouge ! Parfaite représentation du sang versé à Sarajevo, mais peut-être un peu voyant quand même... Pour la première fois, la famille de Katarina assiste à la compétition. (Il n'aurait jamais été question de laisser tout le monde sortir d'Allemagne de l'Est, au risque qu'aucun ne rentre !) Votre serviteur est également présente dans les tribunes à quelques mètres de... Chuck Norris ! Katarina patine dernière du dernier groupe, un ordre de passage que peu de patineurs affectionne. Mais "Kat", qui ne fait jamais rien comme tout le monde, adore. Elle ne va pourtant pas être en veine. Pour la première fois de sa carrière, la pression est trop forte. Elle émaille son programme de toute une panoplie d'erreurs et d'imprécisions à la réception des sauts,  perdant une place par rapport au programme court. Elle, qui n'est pourtant pas du style à s'excuser, murmure, d'abord en allemand "Entschuldingung", puis en anglais "I'm sorry". Elle est désolée. Moi aussi. J'aurais tant aimé que, sur un coup d'éclat, elle remette les pendules à l'heure. Techniquement, bien sûr, elle était dépassée. Et du temps du système 6.0, il était impossible d'effectuer une remontée spectaculaire dans un classement. Je n'ai pas un bon souvenir de la compétition femme de Lillehammer, gâchée par une véritable hystérie collective. Outre l'affaire Kerrigan/Harding, la victoire d'Oksana Baïul, dont la presse avait fait une espèce de cas social mâtinée de Cendrillon, et les réactions exacerbées de la toute jeune femme n'ont rien arrangé. Katarina finit sa carrière sur une 7ème place, ce qui, compte tenu de son niveau, est somme toute un excellent résultat. Elle devance Harding, et ses problèmes de lacets, de plusieurs points, mais est battue de quelques autres par sa compatriote Szewczenko, pas la moins hystérique du lot... Deux semaines plus tard, le public d'un Madison Square Garden plein à craquer offrira à Katarina une standing ovation pour "Que sont devenues les Fleurs ?"... avant même qu'elle aie commencé à patiner ! La légende n'est pas près de s'éteindre.

© Katarina Witt - Personal collection
© Katarina Witt - Personal collection

Une "retraitée" hyperactive

 

Cette fois l'heure de la retraite a vraiment sonné. Mais Katarina n'arrête pas de faire parler d'elle pour autant. Elle  crée sa propre société, "With Witt Sports and Entertainments" avec laquelle elle produit ses propres tournées ("The Ice Princess", "Divas on Ice", "Katarina and Friends"). Sa beauté lui vaut la faveur des publicitaires qui se l'arrachent pour vanter les mérites d'assurances, d'hôtels de luxe et voitures de sport (BMW), de cosmétiques (Garnier) et même de produits de régime (Weight Watchers). Elle est l'égérie de Disney on Ice jusqu'en 2015 et tourne dans une nouvelle publicité, cette fois pour Coca Cola, mais en version "Diet" bien sûr... En décembre 1998, elle pose nue pour Playboy. L'Amérique puritaine fronce des sourcils vertueux, tandis que l'Europe et le reste du monde applaudissent son culot. A 29 ans, elle est radieuse, épanouie, magnifique. Pourquoi ne pas le montrer ? Playboy enregistre ses meilleures ventes depuis 1953 (!) et la publication de son tout premier numéro affichant le corps pulpeux d'une certaine... Marilyn Monroe. Katarina s'essaie au cinéma, dans "Ronin" de John Frankenheimer et "Jerry McGuire"de Cameron Crowe, blockbuster mené tambour battant par Tom Cruise mais dans lequel elle n'a qu'une seule réplique, à la fin du film. La télévision américaine lui laisse une place un peu plus large dans les séries "Everybody Loves Raymond", "Frasier" et la saison 2 de "VIP". Sa longue liaison avec l'acteur Richard Dean Anderson ("McGiver") a fait d'elle une figure "people" des magazines américains et internationaux. Elle surfe sur une vague de popularité énorme. En 2005, elle publie ce qui peut être considéré comme une autobiographie, "Only with Passion", directement en anglais. La version allemande ne viendra qu'un an après sous le titre "So Viel Leben". Elle n'y parle pas d'elle à la première personne, mais raconte l'histoire de "Jasmine", une jeune compétitrice à qui une femme plus mûre, et forte d'une longue expérience dans le patinage, donnerait des conseils. L'idée est originale et rafraîchissante, mais beaucoup de lecteurs seront déçus de ne pas trouver, dans l'ouvrage, le réel récit de son éblouissante carrière.

© Playboy Magazine
© Playboy Magazine
© K. Witt
© K. Witt

La même année, elle ouvre la "Katarina Witt Fondation" ("Katarina Witt Stiftung"), qui vient en aide aux enfants et adolescents handicapés. 

 

2008 marque l'arrêt définitif de sa carrière de patineuse et donc de sa participation à des shows. Elle a 43 ans et, même si elle se sent toujours en grande forme, sa vie de business woman l'empêche de s'entraîner comme elle le voudrait. Elle avoue que les efforts nécessaires à se maintenir à un haut niveau afin de ne pas décevoir son public, sont devenus trop contraignants. Néanmoins, elle n'abandonne pas totalement le milieu du patinage. La voici coach dans la version allemande la télé-réalité "Stars on Ice" et dans la version britannique de "Danse avec les Stars" en compagnie d'une autre gloire de la discipline,  Robin Cousins. 

© ITV et Daily Mail
© ITV et Daily Mail

Après avoir été consultante pour diverses chaînes allemandes et américaines (ZDF aux J.O. d'Albertville, CBS aux côtés de Tracy Wilson et Scott Hamilton, NBC en 1993), depuis 2010 et les championnats du Monde de Nice, Katarina est envoyée spéciale/expert dans les compétitions internationales auprès de ARD. La chaîne, comme beaucoup d'autres, ne déléguant plus ses consultants sur place pour raisons financières, Katarina commente depuis un studio loin des patinoires, où ses fans rêvent toujours de la croiser. Invitée par la FFSG à jouer les hôtes d'un gala de Courchevel, elle déclinera car la fédération ne prend pas en charge l'hébergement de son compagnon. Une diva reste une diva ! Pourtant Katarina Witt a toujours su rester accessible et disponible pour ses fans. Mais business is business. En 2013, la star est le sujet d'un documentaire, "The Diplomat", produit par la chaîne sportive américaine ESPN et qui décrit son ascension vers la gloire ainsi que ses relations compliquées avec les autorités d'Allemagne de l'Est. Malgré sa réussite éclatante dans son sport, comme dans les affaires et l'audio-visuel, dans l'inconscient collectif, Katarina reste le phénomène qui a percé le rideau de fer. Ce qui, après autant d'années, a fini par l'agacer. "On ne choisit pas où l'on naît, c'est un hasard géographique", dira-t'elle à un journaliste italien en 2016. "C'est vrai, je n'aurais sans doute pas eu la carrière que j'ai eue si j'étais née dans un pays dit à l'époque, de l'ouest. Mais réduire ma vie à cela, à cette particularité, c'est ne pas reconnaître le travail que j'ai fourni sur la glace et dans toutes mes différentes entreprises depuis. Le succès n'arrive pas seulement parce qu'on a une particularité au départ. Il faut suer sang et eau, se battre tout les jours, ne reculer devant aucun obstacle et pourtant il y en a. Rien n'est jamais facile sinon tout le monde serait champion de quelque chose". Amen ! 

 

 

© S.I.G